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mercredi 18 janvier 2012

Entretien : Karine Joseph, fondatrice des éditions du Sirocco





Passionnée de littérature, Karine Joseph est la fondatrice des éditions du Sirocco, à Casablanca. Son James McBey et le Maroc a obtenu le prix Graincourt du beau livre 2009. Dernières publications, le beau livre Nass el Ghiwane avec les éditions Senso-Unico, Stories de Tanger, de Mohamed Mrabet et Simon-Pierre Hamelin, ainsi qu'une anthologie d’Elisa Chimenti.

Depuis quand vivez-vous au Maroc ?

Depuis l’âge de 6 ans, dans ma grande et magnifique famille marocaine, un cadeau inestimable de la vie, avec une mère et un père merveilleux, des sœurs et un frère.

Quand avez-vous créé votre maison d’édition ?

En 2007, après avoir brièvement enseigné et travaillé pendant des années dans un tout autre domaine, l’assurance.

Quel cheminement vous a-t-il amenée à ce choix ?

J’en rêvais depuis longtemps. Les livres, la lecture, m’accompagnent depuis toujours. Pendant mes études en France j’avais fait un stage dans une grande maison d’édition. Quand j’ai décidé de me lancer en 2007, le désir d’être éditrice était toujours aussi présent. Au Maroc, parce que j’y vis. Même si les premiers éditeurs marocains que j’ai rencontrés m’ont brossé un tableau noir de leur activité. Je me suis entêtée !

Votre premier bilan éditorial à ce jour, personnel, financier, professionnel ?

Sur un plan personnel et professionnel, c’est un plaisir, un enrichissement immenses ! Financier ? No comment ! Disons juste que je m’accroche.

Quels sont les ouvrages que vous avez publiés depuis la création des Editions du Sirocco ?

J’ai commencé par des rééditions de livres anciens sur le Maroc ; les Contes & Légendes populaires du Maroc, de la Doctoresse Légey, qui datent de 1926, et son Essai de folklore marocain, de 1926 également ; les Pratiques des harems marocains d’Aline de Lens de 1925, un recueil de recettes traditionnelles, ou « remèdes », ceux que les femmes se transmettent, oralement, depuis des générations pour se soigner, s’embellir, pour séduire et envoûter les hommes aussi, pour éloigner ou se protéger des mauvais esprits, un monde secret et fascinant !
On m’a d’ailleurs reproché, gentiment, de dévoiler ces secrets de femmes ! Ce qui est drôle, c’est qu’au Salon du livre de Tanger, beaucoup d’hommes ont acheté le livre !
Je présente ces trois-là comme une trilogie de la culture traditionnelle et populaire du Maroc. Ces livres édités en France à l’origine, étaient épuisés depuis longtemps. Le succès des Contes & Légendes, qui en sont à leur second tirage, me fait dire que le choix de les rééditer a été le bon. Ces livres, leur contenu, font partie du patrimoine.
Après, je suis passée à un beau livre. Un projet qui me tenait à cœur depuis longtemps aussi, faire découvrir, ou redécouvrir, les magnifiques œuvres « marocaines » du peintre et graveur écossais James McBey.

Vos derniers ouvrages publiés ?

La traduction en français du livre de l’historien Abdelhadi Tazi, Mon premier voyage en France – 1952, paru en arabe en 2008 chez Daralharf ; c’est la première fois que l’un de ses livres est traduit arabe, alors qu’il est traduit dans beaucoup d’autres langues, même en chinois ! Un grand Monsieur, plein d’humour, un grand esprit, tellement ouvert !
Les Stories de Tanger, de Mohamed Mrabet et Simon-Pierre Hamelin, qui vient de paraître. J’en suis également très fière parce que c’est la première fois que Mohamed Mrabet est édité au Maroc. C’est un joli livre illustré des peintures de Mrabet, leurs reproductions de belle qualité et les « stories », c’est comme ça que Mrabet appelle les histoires qu’il raconte, sont vraiment délicieuses ! En Simon-Pierre Hamelin, qui transcrit ses histoires, comme Paul Bowles l’avait fait dans les années 60, Mrabet a retrouvé un « complice littéraire », et grâce à lui nous retrouvons ce très bel imaginaire.
L'avant-dernier livre paru est une anthologie d’une auteure italienne de Tanger, Elisa Chimenti, dont on vient de célébrer le 40ème anniversaire de la disparition par la création, notamment, d’une fondation Elisa Chimenti, à l’initiative du Consulat d’Italie. Cette dame a vécu presque 60 ans à Tanger, elle y était enseignante, journaliste et écrivain. Polyglotte, elle parlait l’arabe parfaitement. Tout ce qu’elle a écrit a pour contexte le Maroc.
Ce livre a été réalisé en coédition avec la maison d’édition marocaine Senso Unico, tout comme notre dernier beau livre sur le groupe mythique Nass el Ghiwane. Cette collaboration a été très enrichissante.

Quelles raisons guident vos choix éditoriaux ?

Les découvertes coup de cœur, souvent issues de rencontres, que je souhaite partager. La ligne que je me suis fixée est d’éditer des livres qui auront toujours un lien avec le Maroc, des œuvres d’hier ou d’aujourd’hui. Je dois cependant tenir compte du « plaisir et de la nécessité ».


Comment financez-vous vos publications ?


Jusqu’à présent, tous les livres des Editions du Sirocco ont été financés par des fonds propres.
Vos motifs de satisfaction ?La rencontre de personnes passionnées et passionnantes, généreuses, qui partagent leurs connaissances… ça c’est fabuleux ! Les Editions du Sirocco commencent à être connues, reconnues, évidemment j’en suis très heureuse, cela m’encourage à persévérer.

Vos motifs d’insatisfaction ?

Il y en a, bien sûr ! Cette fameuse « chaîne du livre » a encore du chemin à faire pour être tout à fait professionnelle. Je suis convaincue qu’il y a ici des lecteurs, des personnes qui aiment, achètent et lisent des livres, et même les livres chers. Le prix du livre ne va pas seulement à l’éditeur, par contre c’est lui qui le finance entièrement, souvent.
C’est aussi et d’abord à l’Etat de rendre les livres, la lecture, accessibles, par le biais des bibliothèques, forcément. Là, oui, je serais prête à réduire encore les gains déjà très faibles. Ce métier est un métier de passion, on ne le fait pas en général pour gagner beaucoup d’argent! Mais il faut pouvoir en vivre, sinon on ne fait plus de livres.
Je regrette aussi que les livres édités par des maisons marocaines n’aient pas plus de visibilité, aussi bien dans les points de vente que dans la presse. Quand ils en ont, ils se vendent !
Et puis l’information aux professionnels du livre par les divers organismes de la culture est inexistante, du moins en ce qui me concerne. Je dois sans cesse aller à la pêche aux informations, pour seulement demander à être informée des diverses manifestations nous concernant. Rien ! Aucun retour ! J’avoue que je ne comprends pas.

Vos projets ?

La traduction d’un récit de voyage au Maroc d’un auteur anglais, jamais traduit en français, deux projets de livres « jeunesse », des documentaires. Il y a beaucoup de beaux sujets à traiter sur le Maroc, dans ce secteur. Les Editions du Sirocco participeront aussi à plusieurs salons du livre cette année, ici et ailleurs.



Vous avez assité au dernier Salon Maghreb des Livres à Paris. Vos impressions ?

C'était la première fois que je m'y rendais, comme visiteuse et aussi comme éditrice. Et mes livres étaient sur les tables. En plus du plaisir d'être dans un endroit magnifique, la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration, voir autant de monde venir à un salon du livre, regarder, feuilleter, acheter les livres, les faire dédicacer, assister aux cafés littéraires... ne peut que combler un éditeur, une vraie fête ! J'ai pu voir comme les visiteurs l'ensemble de la production maghrébine, me rendre compte de sa richesse, en auteurs et en maisons d'édition. J'ai pu rencontrer d'autres éditeurs, des auteurs, et de ces contacts naîtront peut-être d'autres livres. Ces échanges sont toujours très stimulants.

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